J’ai seize ans et je vais mourir

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J’ai seize ans. Ici je peux le dire mais aux autres, je n’osais pas. Ces autres qui voyaient en moi une fille coquine et plutôt ouverte. Je suis assez jolie. Assez pour être invitée à toutes les parties qu’organisaient mes amis. À l’école, j’étais l’une des plus populaires. Pas parce que j’étais une intello ou que j’ai participé à un quelconque concours mais j’étais toujours l’une des premières à ridiculiser les professeurs et faire rire toute la classe, l’une des premières à désobéir aux règlements et à proposer de sécher les cours pour aller en boîte ou à la plage. En somme, pour mes camarades, j’étais une fille cool et je me sentais la reine du monde. Les garçons m’adulaient et les filles m’enviaient. Je leur offrais le plaisir de me voir descendre d’une voiture différente tous les matins pour entrer à l’école. Tous, voulaient être amis avec moi, et pour rien au monde, je n’accepterais de perdre toute cette attention. Autant vous dire que je n’ai rien vu venir.

Dans toutes les rencontres qu’organisaient mes amis, je ne passais jamais inaperçue. Ce n’était pas mon genre. Je devais danser avec tous les beaux mecs présents. Et quand je dis danser, je ne parle pas de valse ou de salsa. Je devais me déhancher langoureusement sur mon partenaire ou encore simuler une scène de sexe jusqu’à ce qu’un autre me réclame. Parfois, je couchais même avec certains. Juste pour rester cool. J’allumais les fêtards, ma vie me plaisait et je n’aurais voulu l’échanger pour rien au monde.

Mes parents n’ont jamais rien soupçonné. À la maison, j’étais une fille modèle. J’avais de bonnes notes et je rentrais toujours avant 22 heures quand ils savaient que j’étais sortie. Ainsi, tout allait pour le mieux jusqu’au jour où tout a basculé.

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Ce matin là, j’ai eu un petit malaise. J’ai pensé que c’était peut être mon estomac qui faisait un caprice et je me suis quand même rendue en cours. Toute la semaine, je me suis sentie un peu bizarre. Quelque chose n’allait pas, c’était sûr. Une amie m’a alors proposé de faire un test de grossesse. J’étais surprise et paniquée. Je ne l’ai vraiment pas vu arriver celle-là. Et si effectivement, j’attendais un bébé ? Que vais-je dire à mes parents ? Je ne saurais même pas leur dire de qui. Une foule de questions m’assaillaient. J’étais anéantie, j’avais peur mais il me fallait faire ce test pour en avoir le cœur net. À ce moment précis, la voix de ma mère a retenti dans ma tête qui me disait de ne jamais faire confiance aux hommes qui me font de belles promesses et qu’ils ne veulent que coucher avec moi. Mais là, j’ai senti qu’il était déjà trop tard. Beaucoup trop tard.

Positif. J’étais enceinte. À ce constat, j’ai cru mourir. J’étais meurtrie. Effondrée. Ma vie a perdu ses couleurs. Je n’avais plus le même entrain, je n’avais plus envie de m’amuser. Je me cachais. J’avais honte. Mes malaises augmentaient et je ne savais toujours pas comment l’annoncer à mes parents. Mes amis trouvaient mon comportement bizarre mais ne suspectaient rien. Je ne pouvais pas leur en parler et encore, comment leur dire que j’étais enceinte ?… Non, je ne pouvais pas.

Au fil du temps, ma mère a senti que quelque chose n’allait pas. Je grossissais, je vomissais et j’étais fiévreuse. Elle m’a alors emmené voir un médecin et là, elle a subi le choc à son tour.

Je pleurais surtout de la voir pleurer. (c)pixabay

Je pleurais surtout de la voir pleurer. (c)pixabay

Je n’oublierai jamais son visage quand elle a appris la nouvelle. J’aurais tellement aimé subir ça toute seule, ne pas lui infliger ce mal, ne pas la mêler à toute cette histoire mais c’était ma mère et elle n’aurait jamais eu le courage de m’abandonner. On a toutes deux éclaté en sanglots. Elle tremblait, elle avait des larmes de sang. Moi, je pleurais surtout de la voir pleurer. Quant à mon père, il s’est tout de suite mis en colère, on aurait dit qu’il allait me tuer mais peu à peu le chagrin a pris place. C’était la première fois que je voyais un homme pleurer. Il n’arrêtait pas de me demander comment j’ai pu laisser cela m’arriver.

Oui, je sais papa. Je devrais être méfiante et je sais assez de choses. j’aurais dû me protéger. Mais, laissez-moi vous dire que la pression était trop forte et que je me suis laissée emporter. C’était cela ou vivre en marge de ma génération, cela ou être en dehors de mon temps. Je suis désolée mais regardez-moi bien, je ne l’aurais jamais supporté. J’aurais aimé aussi que vous soyez plus présents dans ma vie, que vous me demandiez de temps en temps comment je vais, ce que je fais. J’aurais aimé que toi, ma mère, tu sois ma meilleure amie et que toi, papa, tu puisses me guider dans mon adolescence. Que tous les deux, vous me fassiez découvrir les mille et une façons de me mettre en valeur sans subir la pression des autres et de mon temps mais le mal est déjà fait et il est irrémédiable.

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Ce dont je peux vous assurer c’est que je ne vais pas m’apitoyer sur mon sort. Je prends mon courage à deux mains et je choisis mon chemin. J’ai de la peine pour vous, pas pour moi. Je ne me sens déjà plus de cette terre. Quand vous ouvrirez ce carnet, je ne serai déjà plus. Je vous demande pardon mais la vie a eu raison de moi et la mort aussi. Prenez soin de vous. Adieu.

À propos de l'auteur

Andeve

Femme je suis. J’écris pour dire la vie. J’écris pour dire le monde. Vus d'en bas. Appelez-moi Andeve !

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8 Commentaires

  1. Bravo…. Je suis touché et ému. Ému de voir comment en quelques phrases les couleurs quotidiennes d’une génération se dessinent sur le tableau de la vie…. Paix aux âmes de tous ceux et celles que la vie et la mort ont eu raison de leur existence….

  2. Waw! Félicitations Andeve! C’est très touchant! J’aime ta façon de nous conter cette histoire, qui hélas, est loin d’être une fiction!

    1. Bonjour Ecclésiaste. Ton commentaire m’a émue encore plus… Et, ne t’inquiètes pas, je n’ai pas seize ans et je ne vais pas mourir(du moins, pas encore). Merci énormément.

  3. Merci Bouba. Et rassures toi, je vis encore et ce sera le cas demain, après demain, la semaine prochaine, le mois prochain etc. (j’espère). Ce recit est purement fictif, le pronom (je) c’est juste pour faciliter la lecture.

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